LE LIMBERG

Le Limberg» de Bernwiller
Joseph WURTH
Annuaire  Société d’Histoire du Sundgau 1974, page 76.

Parmi les particularités de notre terroir, il en est une qui mérite une étude spéciale. Il s’agit en l’occurrence de la communauté forestière du Limberg, appelé aussi « Küxenwald », de Bernwiller. L’originalité de cette institution réside à la fois dans ses origines et dans le droit de propriété et de jouissance dont est affectée cette forêt.

Cette forêt d’une contenance de 38 ha, 59 ares faisait jadis partie du ban d’Usswiller, village actuellement disparu, situé à l’ouest de Bernwiller. La disparition remonte sans doute au XVe siècle et le ban de ce village fut annexé en grande partie par la communauté de Bernwiller (1). La prévôté d’Oelenberg possédait à Usswiller une cour colongère dont la forêt du Limberg faisait partie.

Le II mai 1283 un échange de biens, sis « in bannis villarum Uzwilr », eut lieu entre le Chapitre St-Pierre de Bâle et Oelenberg (2). A cette occasion, la forêt du Limberg devint la propriété de St-Pierre de Bâle (3), qui en resta propriétaire jusqu’en 1533. Le nouveau propriétaire, comme il ressort d’un document de 1532, donna cette forêt en bail à 12 bourgeois de Bernwiller : « Den Wald in 12 Teil getheilt und an zwôlf Zinsbewâhrte Zinsleute in Erbleihe gegeben ». Ces derniers étaient redevables au Chapitre de St-Pierre de Bâle d’une redevance annuelle : une part en argent (HoIzgeld) et l’autre part en nature (2 poules).

En 1533, le Chapitre Saint-Pierre de Bâle transféra la propriété de cette forêt à l’Hôpital de Mulhouse qui, à partir de ce moment, encaissa les redevances (4).

Durant la guerre de “trente Ans et suivant la chronique : « erlosch das Obereigentum des Lehnshern» et la forêt du Limberg pouvait être considérée comme bien vacant. On peut admettre que les titres de propriété furent détruits ou perdus à la suite des guerres qui sévissaient dans notre contrée. A cette époque, les 12 titulaires de l’usufruit de la forêt du Limberg constituèrent entre eux une sorte de « syndicat agricole » ayant pour but l’exploitation rationnelle de la forêt. Ce pacte entre les usufruitiers avait, non seulement le but de définir les règles d’exploitation de la forêt.
mais également de leur donner titre de propriété, ces derniers s’attribuèrent ainsi la propriété par usurpation. Cette usurpation de titre nous est confirmée par la tradition populaire qui, subsidiairement au nom officiel de Limberg, appelait cette forêt le « Schelmenwald » (5).
Ce transfert de propriété est aussi clairement démontré par un certain nombre de documents officiels datant de la période de 1666 à 1785 (vente, succession, donation). Auparavant, un lien personnel unissait le propriétaire et les usufruitiers en ce sens que les parts n’étaient pas librement cessibles sans l’accord du propriétaire. Après la guerre de Trente Ans, ce lien personnel propriétaire – usufruitiers fut inexistant, et les titulaires de parts pouvaient disposer pleinement de ces dernières et se comportèrent, en fait, comme propriétaires.
Ce régime communautaire était en vigueur au début de la Révolution de 1789. C’est avec le courant idéologique révolutionnaire que cette communauté connut ses difficultés. En effet, les grandes idées de la Révolution étaient celles de la liberté et de l’égalité qui engendrèrent un individualisme très marqué. Fortes de ce concept, les autorités révolutionnaires exigèrent la dissolution de la communauté et la division de la forêt, cette association imprégnée de corporatisme ne cadrant plus avec l’éthique révolutionnaire. Mais cette exigence fut tenacement repoussée par les sociétaires, qui eux, voulaient garder le système antérieur. Le litige dura plusieurs années, et prit fin par une décision des autorités qui estimèrent qu’il était préférable de laisser les situations telles quelles.

L’organisation actuelle se base sur deux documents datant, l’un du 14 Mars 1819 « Beschreibung der Rechten welche im Wald Limberg beobachtet werden », l’autre du 2 Février 1830 « Bericht ». Ces documents, dans leur ensemble, reprennent les dispositions dégagées par la coutume, et de ce fait, peuvent être admis comme étant une reprise du pacte social original. Le document du 2 Février 1830, dans son titre introductif, précise que la forêt du Limberg est un « Gemeinschaftlicher – particular – Wald », c’est-à-dire, une indivision en main commune. Il en résulte que la nue propriété de la forêt revient à la communauté forestière en tant que personne morale, tandis que les personnes physiques, membres de la communauté, détiennent un réel usufruit dénommée « KUXE », cette dénomination figurant pour la première fois dans un document de 1698. La conséquence la plus importante est la suivante : les membres, même à l’unanimité, n’ont pas le droit de demander le partage du patrimoine, qui doit rester obligatoirement en indivision. Par contre les « Kùxen » sont librement cessibles et divisibles. Le nombre total de parts est de 288, réparties en 24 «Goben» de 12 Kûxen chacune. La communauté est administrée par un «Vorstand» élu à vie. L’assemblée générale se tient une fois par an, quand a lieu la répartition du bois, en principe durée la semaine sainte.

La répartition du bois se fait suivant un système de tirage au sort. Le bois, coupé et mis en stères, est divisé en 12 parties égales. Chacune de ces masses représentant 2 Goben ou 24 Kûxen et sont numérotées de 1 à 24. Les Goben sont groupés par paire, et sont individualisées par attribution du nom d’un mois de l’année. Cette répartition en mois revêt une importance capitale quant à l’ordre du tirage au sort en vue de l’attribution des lots. Ainsi en 1830, le mois de janvier tirait en premier, en 1831 le mois de février et ainsi jusqu’à nos jours. Ce système a été’ établi ‘dans  un souci d’équité permettant d’éviter tout contestation.
La Communauté forestière du Limberg est l’exemple d’une ancienne institution qui a su garder toute sa vitalité malgré l’évolution de nos mœurs et de notre mode de vie.

NOTES

1) Werner L.-G. : Les villages disparus de la Haute-Alsace, Mulhouse 19, p. 57-58
2) Cartulaire de Bâle, vol. II, n” 415.
3) Stintzi Paul: Oelenberg, 1962, p. 12.
4) «Lymberg» Urbaire de l’Hôpital de Mulhouse
Stoffel G. : Dictionnaire topographique du Haut-Rhin, p. 106
5) Forêt des voyous.